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Thaïlande : les élites contre les paysans

La destitution de la première ministre thaïlandaise, Yingluck Shinawatra, par la Cour constitutionnelle

le 7 mai, ressemble à bien des égards à un règlement de compte politique déguisé en jugement de droit. La Cour s’est certes appuyée sur la loi pour décider que le transfert du secrétaire général du conseil de sécurité nationale par Mme Shinawatra, en 2011, équivalait à un « abus de pouvoir » : il est vrai que ce transfert avait permis à un membre de la famille de la première ministre de devenir chef de la police…

Mais l’argument, qui s’appuie sur la référence à des « principes moraux », pèse d’un poids relatif au regard du népotisme couramment pratiqué en Thaïlande. Pour de nombreux analystes, la décision de la Cour est inséparable du contexte politique actuel.

Explication :

depuis plus de cinq mois, une horde de manifestants antigouvernementaux défile ou bloque par intermittence les rues de Bangkok pour exiger le départ de « Yingluck »

Leur bête noire est en fait le frère de cette dernière, l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra, aujourd’hui en exil, et qui focalise non seulement la colère des manifestants, mais aussi celle de ce qu’il est convenu d’appeler ici les « élites traditionnelles » : un establishment regroupant grosso modo l’armée, le palais royal et certaines riches familles du monde des affaires, tous hostiles au « clan » des Shinawatra.

Quand on sait que toutes les grandes institutions du royaume, Cour constitutionnelle comprise, sont inféodées à ces mêmes élites, il est assez facile pour les partisans de Yingluck et de « Monsieur frère » d’en déduire que cette destitution s’apparente à un « coup d’État judiciaire »… Analyse d’Ekachai Chainuvati, recteur adjoint de la faculté de droit de l’université du Siam, à Bangkok : « La Thaïlande est une “juristocracie”, un système de gouvernement gouverné par des juges. »

Le passage aux affaires de Thaksin, renversé par un coup d’État militaire en 2006, avait été marqué à la fois par la corruption, une gouvernance parfois peu démocratique, l’évolution vers une économie plus mondialisée et l’enrichissement des classes paysannes. Dans la rue, les manifestants réclament la démission de la sœur de Thaksin, précisément au nom des abus liés à la corruption, même si celle-ci a été le lot de tous les gouvernements. Ils demandent une réforme des institutions, remettent en question le concept d’une démocratie à l’occidentale et prônent l’instauration d’un Conseil du peuple remplaçant l’actuel gouvernement élu. Sans que l’on voie très bien comment serait mis en place ce nouveau système chargé d’un grand « nettoyage » à l’issue duquel des dirigeants « propres » feraient de nouveau face aux urnes.

Mais l’essentiel est ailleurs : la Thaïlande, qui est entrée en 2014 dans sa septième année d’instabilité politique, traverse l’une des phases les plus complexes et les plus dangereuses de son histoire moderne. D’un côté, les tenants de ces « élites traditionnelles », dont l’image tutélaire est celle du vieux roi Bhumibol, s’appuient sur la classe moyenne de Bangkok pour faire pièce à une sorte de « révolution » sociale dont le milliardaire Thaksin avait curieusement été le parangon. Et dont la sœur personnifiait l’héritage.

LA « BATAILLE FINALE »

Du côté pro gouvernemental, les fameuses « chemises rouges » de Thaksin sont dans leur grande majorité issues des campagnes plus déshéritées qui ont moins bénéficié que les autres du miracle économique des années 1980. Et c’est Thaksin qui a aidé les plus pauvres à gravir quelque peu l’échelle sociale à coups de subventions et grâce à la mise en place d’une couverture universelle des soins médicaux. Résultat, la suprématie démographique des campagnes « rouges » a permis à Thaksin et à ses successeurs de remporter toutes les élections depuis 2001.

Conséquence : il est difficile pour les « élites » d’accepter le nouveau poids politique que pèsent ces paysans – ou ces gens d’origine paysanne –, dont la montée en puissance menace l’essence même d’une Thaïlande plus traditionnelle et conservatrice, naguère tout entière consumée dans sa révérence aux puissants.

Après la destitution de Yingluck, l’impasse se prolonge. La Cour n’ayant destitué que la chef de gouvernement et neuf ministres, c’est le même cabinet qui reste au pouvoir. Ce même gouvernement que Thaksin est accusé d’avoir « piloté » depuis son exil de Dubaï où il s’est réfugié pour échapper à des accusations de corruption.

Yingluck, novice en politique au moment de son élection en 2011, n’était en effet que le « clone » de son frère… Quant au nouveau premier ministre par intérim, Niwattumrong Boonsongpaisan, il est lui aussi un proche de Thaksin. Ce qui a poussé les manifestants, ces « jaunes » se réclamant de la couleur du roi, à redescendre dans la rue en masse depuis vendredi. Ils menacent de mener leur « bataille finale » si, dans les prochaines heures, un nouveau premier ministre « neutre » n’est pas nommé.

Pendant ce temps, dans un autre quartier de Bangkok, les « chemises rouges » se sont rassemblées depuis samedi et brandissent l’épouvantail d’une « guerre civile » si le gouvernement est dissous. Pour l’instant, la confrontation entre « jaunes » et « rouges » n’a pas eu lieu. Mais l’incertitude domine alors que des rumeurs d’un nouveau coup d’État se propagent.

source Le Monde

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