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Thaïlande : Une Constitution qui marginalise le peuple

Vote NO constitution thaïlande 08-2016

Thaïlande : Constitution marginalise le peuple

Sur le campus de l’université Thammasat, lieu historique de la contestation étudiante contre les nombreuses dictatures militaires qu’a connues la Thaïlande, est affiché le texte du projet de Constitution. C’est ce document qui va être soumis dimanche à un référendum, dont le résultat va avoir un poids déterminant pour l’avenir du pays, embourbé depuis dix ans dans une crise politique inextricable et dirigée par une énième junte militaire depuis mai 2014.

Étudiants, retraités, employés ou fonctionnaires lisent avec intérêt la longue suite de panneaux.

Ils sont invités à ajouter des émoticônes ou des post-it à côté des articles du texte qu’ils veulent applaudir ou vilipender. Un paragraphe attire un nombre impressionnant d’émoticônes grimaçantes : celui demandant si le Sénat, entièrement nommé par la junte pour un mandat de cinq ans, pourra se joindre à l’Assemblée nationale pour choisir le Premier ministre. Un vieil homme colle un post-it avec ce texte : « En démocratie, le plus grand pouvoir est celui du peuple.»

Il s’appelle Phanom Weerapong, est âgé de 65 ans et dit être un fonctionnaire à la retraite. Sec et nerveux, il s’emporte contre le projet de Constitution. «Beaucoup de points de cette Constitution sont injustes. La démocratie, c’est quelque chose qui a à voir avec les droits de l’homme, ce n’est pas quelque chose qui émerge d’un petit groupe qui veut imposer des ordres au peuple», lance-t-il d’une voix ferme. Derrière lui, un groupe de musique venu du nord-est entonne une chanson décriant les «coups d’Etats», le leader du groupe ayant toutefois précisé que la chanson «n’avait rien à voir avec la Thaïlande, mais concernait la Turquie». Des tee-shirts «Non aux putschs» et des livres sur les révoltes étudiantes des années 70 sont exposés à la vente.

Ici, l’opinion est unanime. «Je ne peux pas accepter cette Constitution, car elle donne un pouvoir énorme aux fonctionnaires et marginalise le peuple», lâche Pao Vichayuth, un employé de banque. «Ce texte protège les intérêts de certains groupes pas ceux du peuple dans son ensemble», renchérissent trois étudiantes. Cette manifestation politique sur le campus de Thammasat est une exception. «Nous avons dû négocier avec les militaires. Ils nous ont dit : “Vous êtes à peu près libres d’organiser ce que vous voulez dans l’enceinte de l’université, mais si vous le faites en dehors, nous vous arrêtons”», confie Rangsiman Rome, étudiant en droit de l’université Thammasat et un des leaders du New Democratic Movement, lequel réunit les opposants de la faculté les plus acharnés contre la junte du général Prayuth Chan-ocha.

Rangsiman Rome sait d’expérience que ces menaces sont sérieuses. Le mois dernier, il a été détenu pendant douze jours avec une dizaine de ses camarades parce qu’ils avaient distribué des brochures précisant leur point de vue sur le projet de Constitution. «Je pense que nos documents ont dérangé les militaires parce qu’on y explique clairement ce qu’il y a derrière le référendum, raconte-t-il. Selon nous, le vote pour accepter ou rejeter le projet de Constitution est en fait un vote pour le maintien de la junte au pouvoir ou pour rejeter le régime militaire. Le projet de Constitution en lui-même n’est pas une question primordiale.»

Échalas en bois

Ce n’est toutefois pas l’avis de nombreux paysans à 150 kilomètres au nord de Bangkok, dans la province de Suphanburi, au cœur de la grande plaine rizicole centrale. Assise dans son champ où elle récolte de longs haricots qui poussent sur des échalas en bois, Praseurt Noisuwan pense qu’il faut «accepter le projet de Constitution». «Sinon, le désordre va durer encore longtemps. La situation va continuer à se dégrader», dit-elle. «Mais en toute franchise, plus vite les militaires quittent le pouvoir, mieux c’est», hasarde son mari, chemise déchirée et pieds nus dans la glaise. «Ce que nous voulons c’est que les choses s’améliorent et qu’on ait une vie plus confortable. Le oui [au projet de Constitution, ndlr] va dans ce sens», le coupe-t-elle sèchement. A un kilomètre de là, Woralak Sawang, qui tient une épicerie au bord d’une petite route de traverse, partage ce point de vue. «Le projet de Constitution contient beaucoup de points positifs. Il permet de lutter contre la corruption, précise-t-elle tout en s’occupant des clients qui viennent acheter des sacs de riz ou des friandises. Les députés malhonnêtes ne pourront plus entrer au Parlement. Je vais voter oui pour soutenir les militaires.»Vote NO constitution thaïlande 08-2016

Dans cette région rurale semi-urbanisée, située dans l’orbite du Grand Bangkok, cette disposition favorable à l’armée est largement partagée. Qu’en est-il dans les autres provinces ? Le Nord et le Nord-Est sont considérés comme des bastions des Chemises rouges (les partisans du changement social et de l’ex-Premier ministre Thaksin Shinawatra, renversé lors d’un autre coup d’Etat en 2006), et donc supposément opposées à la junte. Mais, selon des enquêtes menées par des médias locaux, la recherche de la stabilité et la priorité donnée au pragmatisme sur l’idéologie au sein de la population rurale laissent prévoir une victoire du oui au référendum constitutionnel.

Ce qui n’exclut pas des résistances.

A Suphanburi, installé à deux pas des paysans promilitaires, un conducteur de bateau fluvial ne cache pas son opposition à la junte et son mépris pour le projet de Constitution. «Ce n’est pas une Constitution pour le peuple, c’est uniquement pour les gens qui ont des sous», lâche Chang Buachan, qui vient de rentrer de sa journée de travail. Le batelier, simplement vêtu d’un sarong noué sur son ventre, ne mâche pas ses mots : «Un jour, il y aura quelque chose comme le 14 octobre 1973, lance-t-il en faisant allusion à la grande révolte étudiante des années 70 réprimée par les maréchaux Thanom Kittikachorn et Praphas Charusathien et qui aboutit à la chute de la dictature. Les militaires veulent trop imposer leurs lois. Ça ne marchera pas.»
Majorité molle

Deux visions s’affrontent clairement.

Un courant prodémocratique qui ne supporte plus les interventions militaires (19 coups d’Etat en quatre-vingt-quatre ans de monarchie constitutionnelle) et aspire à une plus grande maturité politique et à une société plus égalitaire et plus juste. Et une majorité molle qui privilégie l’ordre à court terme. Le référendum de dimanche ne résoudra pas les problèmes de fond que connaît le pays : comment passer d’un modèle de société fossilisée – pratiquement inchangé depuis la fin du XIXe siècle – à un cadre plus ouvert et plus démocratique ? La question de la fin du long règne du roi Bhumibol Adulyadej, âgé de 88 ans et fort malade, fait partie de cette transition douloureuse, mais elle n’en est qu’un élément parmi d’autres.

«Qui va s’attaquer aux questions fondamentales ? Qui va parvenir à mettre d’accord autour d’un processus politique les anciens adversaires ?» s’interroge Gothom Arya, membre de la première commission électorale qu’a connue la Thaïlande à la fin des années 90. «Il faut résoudre le problème de la corruption, ainsi que ceux du système judiciaire et du système éducatif. Mais faut-il le faire avant de tenir des élections ? Cela peut prendre du temps.» Il ajoute : «La meilleure solution serait de travailler à résoudre ces problèmes tout en ouvrant la voie à une plus grande participation politique.»

Source : Libération

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