Cambodge : 25 ans après les Accords de Paris

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Anniversaire des Accords de Paris

Le Ministère cambodgien des Affaires étrangères et l’Ambassade de France à Phnom Penh ont organisé conjointement une séance académique pour marquer le 25e anniversaire des Accords de Paris, signés le 23 octobre 1991. La tonalité de la majorité des interventions relevait des propos convenus sur le « succès » de ces Accords. Toutefois, le Ministre cambodgien lui-même a tenu à indiquer :

« Pour celles et ceux qui, demeurés au Cambodge, survécurent à la tragédie du régime de Pol Pot et se réjouirent d’avoir été libérés de la tyrannie, les Accords de Paris constituent une étape dans un processus entamé le 7 janvier 1979. Pas une fin en soi. Une étape, parce que tout ce qui a précédé était incompréhensible à nos yeux : la négation par la communauté occidentale des crimes de masse commis dans notre pays, le maintien d’un dirigeant Khmer rouge comme représentant du à l’, la décision d’interdire toute aide au développement à un pays totalement détruit et à une société disloquée ayant perdu ses repères et ses élites, tout cela fut décidé dans le cadre des Nations Unies. Telle fut la réalité diplomatique des années qui ont suivi notre libération, de 1980 à 1991. J’ai eu l’occasion de le dire il y a quelques semaines devant l’assemblée générale de l’, il y a pour nous un passé qui ne passe pas. Nous avons pris conscience de l’instrumentalisation du thème de la démocratie et de celui des droits de l’Homme selon les opportunités géopolitiques du moment. Et il est des Etats qui peuvent tout se permettre sans jamais être condamnés. Ce ne sont pas les principes qui guident les relations internationales, ce sont les intérêts du moment. C’est donc avec cette lucidité qu’il nous faut regarder, 25 ans après, ce qu’ont représenté les Accords de Paris ».

Carte Asie du Sud Est
Carte Asie du Sud Est ou ASE

Nations Unies au Cambodge

Pour ma part, j’ai proposé une lecture critique des Accords de Paris et de la manière dont ils ont été mis en œuvre par l’Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge (APRONUC) dont j’étais un consultant :

Les Accords de Paris furent, à de rares exceptions près, très positivement accueillis par la plupart des observateurs et leur mise en œuvre par l’APRONUC eut droit le plus souvent à des évaluations très positives. Aujourd’hui, des analyses plus nuancées ont été publiées en particulier dans le cadre de travaux comparant plusieurs opérations de maintien de la paix des Nations Unies.

Pour ma part, ce n’est pas comme politologue ou comme intellectuel, au sens que Malraux donnait à ce mot, mais c’est tout simplement comme être humain, que je ne peux partager ce degré de satisfaction que j’ai pu entendre.

J’ai bien entendu l’exposé de l’Ambassadeur Levitte. Il ne peut y avoir de malentendu. J’ai le plus grand respect, Ambassadeur Levitte, pour l’intelligence avec laquelle vous avez exposé votre analyse des Accords de Paris. De l’admiration même. Parce que tout votre propos exprime avec brio cette capacité qui est la vôtre de vous hisser au niveau où on se doit de prendre en compte toutes les données d’un problème, toutes les contraintes, parfois contradictoires, des situations et, souvent, toutes les contradictions des acteurs en présence.

Mon niveau, celui où je me suis tenu et où je me tiens encore, c’est celui que j’ai perçu comme étant le niveau des survivants de l’holocauste cambodgien. C’est aussi celui d’un Européen honteux d’avoir vu des pays qui me sont particulièrement chers, la Belgique et la France, punir avec d’autres les Cambodgiens d’avoir été libérés par les Vietnamiens en adoptant à l’ONU les positions que l’on sait. Si depuis 27 ans, j’entretiens avec ma troisième patrie – au sens où Cicéron entendait ce mot – un lien si intense, c’est comme une manière de demander pardon pour le mal que nous avons fait, pardon pour l’injustice que nous avons commise depuis le confort des chancelleries où on joue le sort des peuples comme des pions sur un jeu d’échec.  Ce qui vous a distingué de beaucoup d’autres, Ambassadeur Levitte, c’est que dans les négociations, vous avez apporté cette touche irremplaçable de l’humanisme français lorsqu’il entend s’exprimer. Et vous l’avez fait en vous efforçant d’écouter et de comprendre le point de vue exprimé par ceux qui venaient de Phnom Penh. Mais pour ce qui me concerne, jamais, je ne pourrai m’accommoder du cynisme d’un Henry Kissinger soutenant le coup d’Etat de 1970 ou d’un Zbigniew Brzezinski organisant une guerre par procuration.

Charniers laissés derrières les Occidentaux

Les ombres des disparus hantent les rizières devenues des charniers et les murs des pagodes et des écoles transformées en centres de torture. Elles nous interrogent, nous Occidentaux : « pourquoi avez-vous traité ainsi ceux que nous avons laissés derrière nous ? »

Alors oui, du niveau d’où je m’exprime, mon propos est sévère. Comme doit l’être celui de l’avocat qui défend ses victimes. Ce que je vais exprimer, je l’ai entendu si souvent de la bouche de Cambodgiens, trop contents qu’on s’occupe d’eux après avoir été si longtemps traités en parias,  pour oser critiquer la manière dont on s’occupe d’eux.

Je fus de ceux qui ne partagèrent pas l’enthousiasme diplomatique et médiatique lorsque les éléments essentiels des Accords furent résumés dans ce qui s’est appelé le document-cadre. Les analyses successives que j’ai publiées en 1990-1991, et que j’adressais à l’Ambassadeur Levitte alors directeur Asie au Quai d’Orsay, avaient pour titre « un pari dangereux », « revoir la copie », « donnez une chance à la paix », « seuls les Cambodgiens paieront le prix de nos erreurs », « le pari cambodgien », « vers une paix lourde de dangers »[1].

Comme le sort des Khmers rouges pendant la période allant du cessez-le-feu à l’organisation des élections n’avait pu faire l’objet d’un accord lors de la première session de la Conférence de Paris, à l’été 1989, les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU ont décidé de trouver un accord entre eux. Ce à quoi ils consacrèrent l’année suivante.

Nous étions en 1990. Le mur de Berlin était tombé. Dans ce club des Cinq, face aux quatre autres, l’URSS, qui allait être dissoute un an plus tard, était devenue le négociateur le plus faible. Elle était pourtant la seule qui résistait à l’idée d’une solution incluant les Khmers rouges, relayant en cela la position de ceux qui gouvernaient le Cambodge. Ce qui a donné le texte qu’on connaît. Avec des conséquences que je voudrais rappeler.

Crimes contre l’humanité

Première conséquence, ce ne sont pas des éléments réputés modérés, pour autant qu’il en existât, dont les noms figurent au bas des Accords au nom de la faction polpotiste, mais ce sont les noms de deux des plus grands criminels que le XXe siècle ait connu, le Président de l’État du Kampuchea démocratique et son ministre de la Défense, architecte du régime de terreur et grand ordonnateur des crimes de masse, un véritable Himmler cambodgien.

Deuxième conséquence, on ne trouve, dans le texte des Accords, aucune référence explicite aux crimes contre l’humanité, aux violations des Conventions de Genève, aux actes d’agression commis contre les Etats voisins, au génocide. Seule la formule « la politique et les pratiques du passé » était censée y faire référence. Les Accords de Paris sont, du point de vue du droit pénal international, un acte officiel de révisionnisme.

Troisième conséquence, l’Accord signifiait qu’une organisation politique et ses chefs, qui avaient commis des crimes dignes de ceux du régime nazi, étaient amnistiés et réintégrés dans la société cambodgienne. Si, d’aventure, ils avaient honoré leur signature, les Khmers rouges auraient pu participer aux élections, siéger à l’Assemblée nationale et bénéficier de la plus totale impunité. Ce fut d’ailleurs confirmé publiquement le 30 août 1990, à l’issue d’une réunion à Pattaya du Conseil National Suprême avec les Coprésidents de la conférence de Paris et les cinq membres permanents.

Jamais, dans l’histoire contemporaine, on n’a vu, dans des textes officiels de cette importance, une telle négation de crimes d’une telle ampleur. D’un passé de sang, les auteurs des Accords faisaient table rase. On agissait de la même manière que si les Alliés avaient imposé aux Allemands, en 1945, la participation des Nazis à l’édification d’une nouvelle démocratie allemande. Ce qu’il était impossible d’imposer aux Allemands, on l’a dicté aux Cambodgiens.

Il n’y avait, dans les textes, aucune disposition relative à un éventuel défaut d’une des parties, alors que le bon sens invitait à prendre de telles précautions, vu la nature du mouvement dirigé par Pol Pot. Mais cette nature fut systématiquement ignorée. Dès lors, une fois qu’il fut manifeste que la faction polpotiste renonçait à appliquer les Accords, cette situation nouvelle a considérablement modifié le contexte dans lequel les Accords ont dû être appliqués. Pourtant, cela n’a pas incité les Cinq membres permanents à reprendre le dossier, obéissant en cela à une funeste « diplomatie de la patience » proposée par le Secrétaire général de l’ONU. Ce sont les Cambodgiens qui en subirent les conséquences. Comme on l’a vu après 1993.

On se prend à rêver un instant à un Conseil de Sécurité prenant acte de l’attitude des Khmers rouges dès mars 1992 et proposant le processus de pacification qui fut mis en œuvre par la suite par Samdech Hun Sen, Premier Ministre, offrant la réintégration des troupes et de leurs familles dans la communauté nationale et envoyant devant un tribunal les principaux dirigeants dont presque tous étaient alors encore en vie. Que de souffrances et que de vies auraient été épargnées ! Que de chances accrues pour la réconciliation nationale entre les factions qui honoraient leur signature ! 

Un des grands paradoxes des Accords de Paris, c’est qu’ils voulaient imposer en même temps les Khmers rouges et un modèle parfait de démocratie. Dans un pays, cela a été dit, qui n’avait jamais pratiqué un tel modèle.

Comme si la démocratie…

Alors, on a fait comme si. Comme si le pays était pacifié. Comme si les esprits étaient apaisés. Comme si la réconciliation entre ceux qui avaient libéré le pays de la terreur et ceux qui les combattaient était devenue une réalité. Comme si la démocratie s’instaurait par le seul fait d’organiser des élections. Comme si le principe d’une élection, avec ses vainqueurs et ses vaincus était compatible avec la culture dominante qui avait prévalu depuis l’indépendance et avant la tragédie et qui consistait à associer toutes les composantes politiques dans un même rassemblement. Comme si le niveau général d’éducation, l’existence suffisamment nombreuse d’élites partageant une même perception de ce que signifie un Etat de droit, les principaux acteurs politiques en présence, fournissaient la possibilité et les garanties d’une telle démocratie. Comme si, en fin de compte, la démocratie, cela se décrétait.

On en voit aujourd’hui les conséquences avec un climat politique où le discours de l’opposition est bien souvent, dans le chef de ses dirigeants en tout cas, un discours de guerre civile.

Au risque de déplaire, je dirai que l’APRONUC n’a pas offert le meilleur exemple de ce que doit être un processus électoral dans une démocratie apaisée. Faut-il rappeler que la loi électorale fut imposée par l’APRONUC contre l’avis du Conseil National Suprême ? Faut-il rappeler que tout au long de la campagne électorale, des responsables de l’APRONUC, et non des moindres, ont exprimé leur hostilité à l’égard du Parti de M. Hun Sen. Je fus effaré d’entendre à plusieurs reprises, de la bouche de responsables travaillant, en principe, pour les Nations unies, entendre dire, je cite, « écarter Hun Sen du pouvoir est l’objectif premier de la mission ». Ce qui donne de la pertinence à l’observation que m’a faite un jour M. Denis MacNamara, le directeur de la composante « droits de l’Homme », dont ce n’était pas la première mission au service de l’ONU, lorsqu’il m’exprimait sa surprise de voir cette opération des Nations unies à ce point affectée par les interférences des grandes puissances.

De plus, alors que la finalité d’une telle mission aurait été de contribuer à un climat de réconciliation et d’apaisement, au moins entre les parties qui respectaient les Accords, l’APRONUC n’a rien fait pour diminuer les tensions récurrentes au Cambodge dès qu’il s’agit du et des Vietnamiens. Que du contraire, pour tenter de donner satisfaction aux représentants de Pol Pot au sein du Conseil National Suprême, elle a accordé une grande attention aux exigences des Khmers rouges relatives à la présence de forces étrangères, allant jusqu’à modifier à plusieurs reprises la définition même de la notion de « forces étrangères ». Comme si elle ignorait que plus on accorde aux totalitaires, plus ils en demandent. Lorsque des massacres de civils vietnamiens eurent lieu, l’APRONUC refusa de les protéger et organisa, sous le nom de « Safe Passage », une opération qui avait, vu le contexte, des relents de purification ethnique. S’agissant de favoriser l’apaisement, Radio UNTAC au contraire diffusait un discours carrément antagoniste, comme si on se trouvait dans une campagne électorale américaine d’aujourd’hui.

On l’a compris, je ne partage pas l’euphorie de ceux qui qualifièrent la mission des Nations unies, à la fin de celle-ci, de « triomphe international » ou de « modèle » pour l’avenir. Encore une fois, il me faut être clair. Je suis et je serai toujours un défenseur des Nations Unies car, comme je l’ai écrit dans un livre que je leur ai consacré, il vaut mieux un monde avec l’ONU qu’un monde sans l’ONU. Mais l’ONU porte en elle l’extrême faiblesse d’être subordonnée aux intérêts des grandes puissances. Faut-il y voir les raisons pour lesquelles l’APRONUC n’a pas atteint les 6 objectifs qui lui étaient assignés ? Je le crois.

Échec de l’arrêt des hostilités

Qualifié dans tous les documents de « premier et de plus important des objectifs », l’arrêt des hostilités et le désarmement des forces en présence fut un échec total. Le Secrétaire général de l’ONU avait pourtant déclaré lui-même que « la réalisation de cet objectif était une condition préalable à la bonne exécution de l’Accord ». Quinze mois après la signature des Accords, le territoire contrôlé par les Khmers rouges avait plus que doublé. Eric Falt, porte-parole de l’APRONUC, lors de sa dernière conférence de presse, reconnaissait que les Khmers rouges faisaient sauter un pont chaque jour. Ces Accords de paix n’ont pas apporté la paix.

Un autre objectif manqué fut le défaut d’exécution de la « Déclaration sur le relèvement et la reconstruction du Cambodge » qui est le troisième des Accords. Ce texte identifiait une phase de relèvement qui devait précéder la reconstruction, celle-ci étant renvoyée au moment où un gouvernement issu des élections serait en place. Les travaux menés à bien quinze mois après le début de la mission ne représentaient même pas 10% des montants promis par les donateurs à Tokyo en juin 1992. Un rapport présenté trois semaines avant la fin du mandat de l’APRONUC énumérait la longue liste des « besoins immédiats » en terme de relèvement. On ne peut pas trouver meilleure démonstration de ce que les objectifs assignés ne furent pas atteints.

Un troisième objectif concernait le deuxième des Accords, celui relatif à la souveraineté, à l’indépendance, à l’intégrité et l’inviolabilité territoriales, à la neutralité et l’unité nationale. Faut-il rappeler que l’APRONUC a échoué à maintenir l’unité nationale en créant le concept de « zone inaccessible » pour désigner la zone contrôlée par les Khmers rouges ? Faut-il rappeler que l’APRONUC s’est avérée incapable de maintenir l’inviolabilité territoriale en ne réagissant que très médiocrement aux multiples incursions d’éléments militaires et civils thaïlandais en territoire cambodgien. Des casques bleus furent capturés par des soldats Khmers rouges et détenus en territoire thaïlandais. Faut-il enfin rappeler l’absence totale d’intérêt de l’APRONUC pour les altérations et les déplacements apportés par les deux grands voisins du Cambodge aux bornes frontalières, altérations et déplacements pourtant dûment constatés par les rapports des unités frontalières de l’APRONUC ? Les déclarations du 30 juillet 1992, du 14 décembre 1992 et du 4 février 1993 du Prince Norodom Sihanouk, relatives aux violations de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Cambodge, signent le constat le plus pathétique de cette impuissance de l’APRONUC.

Aspects positifs des Accords de Paris

Avant d’aborder les aspects plus positifs du bilan de la mise en œuvre des Accords de Paris, je voudrais faire un sort à un argument qui m’a souvent été objecté selon lequel une mission de maintien de la paix ne peut réussir que si les parties y consentent. Et de me rappeler la différence entre « peace keeping » et « peace making » cette dernière notion devant être couverte par le chapitre VII de la Charte des Nations unies qui permet l’usage éventuel de la contrainte et de la force. Je sais cela. Mais encore une fois, dès lors qu’il fut manifeste que Pol Pot avait décidé de ne pas appliquer les Accords, pourquoi ne pas avoir mis les données nouvelles sur la table et repenser les Accords plutôt que d’avoir donné du crédit aux arguments de ses représentants au Conseil National Suprême ? Pourquoi cette désastreuse « diplomatie de la patience » ? Et pourquoi, dans le même temps, avoir pratiqué des méthodes qui relèvent du chapitre VII à l’encontre des autorités de Phnom Penh en imposant un nouveau code pénal, en nommant un procureur étranger et en réalisant de véritables opérations de commandos dans les administrations centrales ? Un deux poids-deux mesures qui a accru la suspicion des autorités de l’Etat du Cambodge qui n’avaient déjà pas, après les décisions prises à l’ONU entre 1979 et 1991, une confiance aveugle dans les représentants de cette organisation.

A l’inverse de ce qui précède, et donc dans l’évaluation positive de l’APRONUC, on retiendra que celle-ci a jeté les bases d’un environnement pluraliste : 20 partis politiques ont participé au scrutin de 1993, trente journaux ont été créés, quatre associations actives dans le domaine des droits de l’Homme ont commencé leurs activités, tous les prisonniers politiques ont été libérés, sauf ceux, s’ils vivaient encore, détenus par les Khmers rouges. Une véritable presse d’opposition, dont certains titres seront financés par des programmes gouvernementaux étrangers, s’est mise en place. De nombreuses ONG étrangères sont entrées sans le moindre contrôle dans le pays, les premières venant de la zone des camps de réfugiés en Thaïlande, porteuses d’un préjugé défavorable à l’égard des autorités en place. Depuis lors, des milliers d’autres se sont installées et pendant plus de vingt ans, elles ont pu agir dans la plus totale opacité sur leurs responsables, leur financement, leurs projets et leurs activités. Mais ceci est un autre sujet.

Un réel succès de la mission des Nations Unies fut le rapatriement de 372.000 réfugiés répartis dans huit camps dispersés en Thaïlande le long des 800 km de la frontière. Il s’agissait d’une opération gigantesque mobilisant des moyens logistiques considérables dans un contexte politique et militaire qui se dégradait de plus en plus. Ils sont tous rentrés à temps pour pouvoir s’enregistrer comme électeurs.

Je veux rendre hommage à celui qui fut le concepteur et le réalisateur de cette opération, M. Sergio Vieira de Mello, qui a disparu tragiquement en 2003 dans l’attentat de Bagdad contre le quartier général de l’ONU. Il appréciait le non conformisme de mes analyses dont il avait tenu compte pour le plan de rapatriement. Nous étions devenus amis et grâce à lui j’avais pu accompagner une famille depuis le camp de Site 2, près d’Aranyaprathet, jusqu’au lieu de son installation dans la province de Kandal, en utilisant d’abord un autocar pour franchir la frontière et ensuite ce que le HCR appelait le « Sisophon express », le train qui conduisait, très lentement malgré son nom, les rapatriés de Sisophon à Phnom Penh.

Par contre, si le rapatriement, dont le HCR avait la charge, fut un réel succès, la réintégration des rapatriés dans la société, dont les autorités locales et les familles avaient la responsabilité, fut un véritable désastre tant l’accueil réservé fut dérisoire et médiocre. Vus comme des ennemis par les autorités locales et comme des gens ayant échoué à trouver un pays d’accueil par leur famille, les rapatriés furent très mal traités. Deux ans et demi après leur retour, 120.000 d’entre eux étaient réduits à la mendicité.

Élections

Il demeure que, dans un climat d’extrême tension, alors qu’un bon tiers du territoire national échappait au dispositif électoral, des élections furent organisées auxquelles la population apporta un appui franc et massif, puisque 89,56% des électeurs participèrent au vote. Il faut rendre hommage aux 400 Volontaires des Nations unies qui avaient auparavant procédé à l’enregistrement des électeurs. Ils n’étaient pas dépendants d’un gouvernement étranger. Ils étaient très qualifiés et très motivés. Vivant dans des conditions précaires, prenant un maximum de risques pour visiter les villages les plus reculés, avec un minimum de protection de la part de la police de l’APRONUC, ils ont recruté du personnel dans chaque district ; ils ont formé 4.000 Cambodgiens aux techniques d’enregistrement et environ 50.000 aux techniques électorales ; ils ont participé aux opérations électorales dans plus de 1.000 bureaux de vote répartis à travers tout le pays. Très, très mal payés, avec l’idéalisme dont sont capables des volontaires, ils ont accompli une des rares missions qui ait été complètement menée à bien par l’APRONUC.

Conséquence d’un système proportionnel imposé par les Accords de Paris, à l’issue du scrutin, aucun parti politique ne disposait ni de la majorité absolue, ni de la majorité des deux tiers requise pour l’adoption de la Constitution.

Rien n’avait été prévu par les Accords pour le gouvernement du pays entre le jour de la proclamation du résultat des élections et l’adoption de la Constitution. Malgré une très forte opposition des Etats-Unis, dont une note verbale rejetait le principe, malgré une très vive hostilité de l’APRONUC, mais avec le soutien de la France et de la Russie et l’absence d’opposition de la Chine, le Prince Norodom Sihanouk réussit à imposer l’idée d’un gouvernement provisoire de coalition. Ce gouvernement provisoire ne fut jamais reconnu comme tel par l’APRONUC, en dépit du soutien massif de l’Assemblée élue. Pourtant, après la promulgation de la Constitution, son existence facilita la mise en place du premier gouvernement de la première législature.

Comme toutes les entreprises humaines qui obéissent à d’autres objectifs que les intentions avouées, les Accords de Paris n’ont conduit ni à un triomphe, ni à un échec total. Le résultat fut celui que nous avons connu. Il ne pouvait en être autrement lorsqu’une mission des Nations Unies est soumise à l’ingérence des grandes puissances et en particulier de la première d’entre elles. Leur agenda était guidé par d’autres considérations que le bien être des Cambodgiens. Mais de cela, ces derniers en avaient fait l’expérience depuis longtemps.

Je laisse, pour conclure, la parole à celui qui était alors encore le Prince Norodom Sihanouk lorsqu’il me confiait « Vous savez, ce qu’ils veulent, c’est être débarrassé du problème cambodgien. Mais à leurs conditions. » Ce propos lucide ne m’empêche pas de considérer, comme les précédents intervenants, qu’il y a un avant et un après les Accords de Paris et que sans cela, nous n’aurions pas le Cambodge d’aujourd’hui.

rmj

[1] Travaux consacrés aux Accords de Paris (1991) et à l’APRONUC par Raoul Marc JENNAR, dont toutes les citations sont tirées :

1.- Chroniques Cambodgiennes, 1990-1994.  Paris, L’Harmattan, 1995, 526 p.

2 – Cambodge : l’entreprise inachevée. Contribution à l’ouvrage collectif sous la direction de Marie-Claude SMOUTS, L’ONU et la guerre. La diplomatie en kaki.  Paris-Bruxelles, Complexe, 1994, 159 p.

3 – UNTAC : « International Triumph  » in Cambodia ?, Oslo, International Peace Research Institute, Security Dialogue, volume 25, number 2, June 1994 : p. 145-156.

4 –  L’ONU au Cambodge. Les leçons de l’APRONUC, Québec, Université Laval, Etudes Internationales, vol. XXVI, n°2, juin 1995 : p. 291-315.

5 – Après l’APRONUC, leçons à tirer. Contribution à l’ouvrage collectif sous la dir. du Général Jean COT, Opérations des Nations Unies. Leçons de terrain : Cambodge, Somalie, Rwanda, ex-Yougoslavie.  Paris, Fondation pour les Etudes de Défense, 1995, 390 p.

6 – Democratization in Cambodia. Contribution à l’ouvrage collectif sous la direction de Michèle SCHMIEGELOW, Democracy in Asia.  Frankfurt, Campus Verlag et New York: St. Martin’s Press, 1997, 555 p.

7 – The 1993 UNTAC Election in the Prospect of the 1998 Cambodian Election. Contribution à l’ouvrage collectif sous la dir. de Kao KIM HOURN et Norbert von HAUFMANN, National Elections: Cambodia’s Experiences & Expectations. Phnom Penh, Cambodian Institute for Cooperation and Peace, 1998, 172 p.

8 – Démocratie et citoyenneté en Asie : le cas du Cambodge. Contribution à l’ouvrage collectif sous la direction de Dominique ROZENBERG et Patrick ABEELS, Droits de l’Homme & Démocratie ; Relativité ou universalité ? Bruxelles, Ligue des Droits de l’Homme et Solidarité Socialiste, 1998, 135 p.

9 – International Co-operation in the Drafting of the 1993 Constitution. Contribution aux actes du symposium international consacré au « Constitutionalisme cambodgien » et organisé conjointement par la Faculté de Droit et de Sciences économiques de Phnom Penh et l’Université de Nagoya (Japon), à Phnom Penh, 10-11 janvier 2003.

Source (blog fermé) : Raoul Marc Jennar

Vie et mort de Norodom Sihanouk (1922-2012)

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Mort de Norodom Sihanouk

Ce matin, en m’éveillant à , où je me trouve pour quelques semaines, j’apprends que celui que son peuple appelait dans les années soixante « Samdech euv » (monseigneur papa) est mort quelques heures plus tôt à Pékin, ce 15 octobre. Il aurait eu 90 ans le 31 octobre. Depuis 1993, il souffrait d’un cancer. Il effectuait de longs séjours dans la capitale chinoise pour y être soigné.

Conteste de l’Histoire du Cambodge

La monarchie cambodgienne, depuis la nuit des temps, n’est pas une monarchie héréditaire. C’est une monarchie élective. A la mort du roi, un conseil choisit le successeur parmi les membres de la famille royale. Cette pratique est confirmée dans la Constitution adoptée en 1993. Elle explique en partie le déclin, à partir du XIIIe siècle, du grand empire angkorien, ravagé, à chaque succession, par des conflits entre prétendants au trône.

Le fut un protectorat français depuis 1863. Ce fut une colonie de fait intégrée dans l’Indochine à partir de 1887. Ce sont les autorités coloniales qui, alors, proposent leur candidat au conseil chargé de désigner le successeur au trône. Le choix se porte dans l’une ou l’autre des deux branches de la famille royale, les Norodom ou les Sisowath. Lorsque le roi Sisowath Monivong décède en 1941,  l’autorité coloniale, c’est le régime de Vichy, représenté par l’amiral Decoux.

Vie de Norodom Sihanouk

Celui-ci propose le jeune Norodom Sihanouk qui étudie au lycée Chasseloup-Laubat, à Saïgon. Ce beau jeune homme s’intéresse davantage aux jeunes filles et ne manifeste guère d’attention pour les affaires publiques. C’est tout le calcul de l’administration coloniale lorsque le nouveau monarque monte sur le trône le 24 avril. Elle se trompe lourdement.  Non pas sur le comportement du nouveau souverain. Il me confirmera lui-même lors d’un de mes nombreux entretiens avec lui : « à l’époque, j’étais un play-boy ». Mais cet homme, qui aura plusieurs épouses, ne va pas tarder à être confronté à des évènements d’une telle gravité qu’il n’échappera pas aux questions de pouvoir.

Premier événement, l’empire japonais, avec lequel Vichy collabore, a installé des bases militaires en Indochine, mais a laissé l’administration coloniale aux Français. Le 9 mars 1945, l’armée japonaise prend le contrôle de l’Indochine et emprisonne les forces coloniales et les administrateurs français. Trois jours plus tard, le roi Norodom Sihanouk, sous la pression des Japonais, dénonce les traités franco-khmers, forme un gouvernement, proclame la souveraineté du Cambodge et annonce que celui-ci s’inscrit dans la « sphère de coprospérité de la grande Asie orientale », ce projet politique de l’empire nippon qui, sous le slogan « l’Asie aux Asiatiques », entendait regrouper sous sa direction tous les pays libérés du colonialisme occidental. Trois mois plus tard, le général Philippe Leclerc de Hauteclocque, qui commande le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO), reprend le contrôle du Cambodge.

Norodom n’oubliera pas l’humiliation subie alors. Il accepte l’intégration de son pays dans l’Union française qui lui laisse une plus grande autonomie interne.  Une autonomie qui se traduit par l’adoption, en 1947, d’une première Constitution dans laquelle est écrit « tous les pouvoirs émanent du Roi et sont exercés en son nom». Même si ce n’est pas totalement vrai, vu l’omniprésence des Français, il me dira plus tard « vous vous rendez compte que j’ai été un monarque absolu au XXe siècle ! »

Cette autorité royale va être fortement contestée par le Parti démocrate qui emporte la majorité absolue à l’issue des premières élections démocratiques jamais organisées dans le pays. Ce parti, proche de la SFIO française, rassemble l’essentiel de l’intelligentsia cambodgienne, en particulier la première génération de Cambodgiens ayant fait des études en France. Ceux-ci, inspirés par les idées libérales de 1789, sont désireux de sortir le Cambodge de la féodalité et de la tutelle étrangère.  Les Démocrates deviennent la bête noire de Norodom Sihanouk. De 1946 à 1955, une lutte incessante va opposer les deux camps.  Le 14 janvier 1950, Ieu Koeus, secrétaire général du Parti démocrate, est assassiné. Il présidait l’Assemblée nationale que Norodom Sihanouk venait de dissoudre alors que des élections législatives avaient confirmé la majorité absolue du Parti démocrate en 1947. En 1951, pour la troisième fois, le Parti démocrate obtient la majorité absolue. L’hostilité de Norodom Sihanouk et des administrateurs français au gouvernement démocrate provoque des manifestations antifrançaises dans tout le pays. Considérant que le pays plonge dans le chaos, le roi obtient, en juin 1952, une présence militaire française renforcée. Il démet le gouvernement démocrate et prend les pleins pouvoirs. Le 13 janvier 1953, il convoque l’Assemblée nationale élue en 1951 et lui demande des pouvoirs spéciaux. Ils lui sont refusés. Il proclame alors la loi martiale et dissout l’Assemblée. À la surprise des autorités françaises, il entame, en février 1953, ce qu’il nomme « La croisade royale pour l’indépendance » et appelle à la mobilisation des forces populaires contre la présence française. C’est le moment où la France, enlisée dans la guerre d’Indochine, ne peut se permettre l’ouverture d’un front cambodgien. Le gouvernement français présidé par Joseph Laniel négocie. Entre le 25 août et le 7 novembre, le transfert des différentes compétences fait l’objet d’accords successifs et l’indépendance du Cambodge est proclamée le 9 novembre 1953.

Norodom Sihanouk a obtenu l’indépendance sans qu’un coup de feu soit tiré, sans que les communistes soient associés à sa « croisade royale » et sans que son pays, à la différence du et du Laos, soit divisé.  C’est un coup de maître. Il organise un référendum sur le bilan de la mission qu’il s’est donné en prenant les pleins pouvoirs et obtient 99,8 % de réponses positives. Comme le Parti démocrate refuse son plan de réformes qui tend à augmenter les pouvoirs exécutifs du roi, Norodom Sihanouk abdique en mars 1955. Il crée un mouvement politique, le Sangkum Reastr Niyum (SRN), auquel tous les partis sont priés de se joindre, ce que refusent le Parti démocrate et le Pracheachun, la façade officielle du Parti communiste clandestin. Après une campagne électorale où intimidations et violences paralysent les candidats de ces deux partis, le SRN obtient les 91 sièges à pourvoir. Le Parti démocrate disparaît. La démocratie aussi.

Le véritable règne de Norodom Sihanouk commence. Il va durer 15 ans. Il tire la force de son pouvoir en tout premier lieu des croyances qui dominent la société cambodgienne. Le Chef de l’Etat – on l’appelle désormais Prince Sihanouk – intercesseur entre les divinités et le peuple, est le centre d’une cosmogonie. C’est autour de lui que toute la société s’organise. Même s’il n’en porte pas le titre, Norodom Sihanouk est un des derniers dieux-rois de l’histoire de l’humanité. Mais l’opposition passée du Parti démocrate et l’existence d’un Parti communiste (PCK) soutenu par les communistes vietnamiens l’incitent à consolider son pouvoir en mettant en place un clientélisme qui amène l’écrasante majorité des acteurs politiques à rejoindre son Sangkum. C’est ainsi qu’on verra même Khieu Samphan, Hu Nim et Hou Yuon, dont il ignore l’appartenance au PCK, siéger dans certains de ses gouvernements. Tout au long de ces années, Sihanouk, pratiquant un paternalisme despotique, va se livrer à un jeu d’équilibriste entre les différentes sensibilités du rassemblement politique qu’il préside. Une grande instabilité gouvernementale en résulte.

Ces années sont perçues aujourd’hui, par ceux qui survécurent à la tragédie des années soixante-dix, comme une sorte de paradis perdu. C’était alors le pays de la douceur de vivre, un « oasis de paix » dans une Asie du Sud-est marquée par la guerre du Vietnam et par la terrible répression (au moins 500.000 morts) qui suit le coup d’Etat de Suharto en Indonésie. Le Cambodge connaît alors un développement considérable de ses infrastructures : écoles, dispensaires, hôpitaux, routes, ponts, voies ferrées, aéroports. C’est le grenier à riz de l’Asie du Sud-est. L’analphabétisme est presque éradiqué. Un rapport de la Banque Mondiale de 1969, tout en soulignant une disparité forte entre les villes et les campagnes, reconnaît les progrès accomplis dans le développement du pays.

Sur la scène internationale, Sinahouk choisit le camp de la neutralité dans le conflit est-ouest, ce qui lui vaut l’hostilité des USA, surtout lorsqu’il refuse l’adhésion du Cambodge à l’OTASE, cet OTAN de l’Asie du Sud-est. Il échappe alors à plusieurs tentatives d’assassinat orchestrées par la CIA.  Le personnage historique qui vient de mourir était le dernier participant encore en vie à la célèbre conférence de Bandoeng en 1955, à l’origine du Mouvement des Non Alignés. On se souvient aussi de l’accueil impressionnant qui fut réservé à venu prononcer à Phnom Penh, en 1966, un discours appelant les USA à se retirer du Vietnam. Sur la scène internationale, Norodom Sihanouk, qu’on qualifiait parfois de « prince changeant », fut, dans un environnement régional en guerre, un défenseur constant de l’intégrité territoriale de son pays et de la reconnaissance de ses frontières issues de la décolonisation.

C’est d’ailleurs son impuissance à protéger le territoire national du conflit vietnamien qui sera à l’origine de sa chute. La fameuse piste Ho Chi Minh, par laquelle le Nord-Vietnam communiste achemine vers le Sud-Vietnam soutenu par l’Occident hommes, armes, munitions, médicaments, passe par Ratanakiri et Mondolkiri, les deux provinces orientales du Cambodge pour aboutir dans le sud-est cambodgien limitrophe du Sud-Vietnam. Des campements vietnamiens se sont installés dans ces régions. Les USA justifient des bombardements massifs par les B52 par cette présence de leur ennemi dans ce qu’ils considèrent comme des sanctuaires. Suite à un accord secret avec Pékin, en 1966, une « piste Sihanouk » part du port de Sihanoukville vers l’est pour y acheminer les fournitures en armes et munitions transportées par bateaux depuis la Chine.

La droite cambodgienne, qui domine le Sangkum, qui a bloqué de nombreuses réformes sociales, qui contrôle l’armée, qui est  en liaison avec la CIA à Saïgon, qui est hostile à cette neutralité qui profite aux communistes, décide de renverser Sihanouk.

Profitant de son déplacement à Moscou, le 18 mars 1970, elle fait voter la destitution du Prince par un vote à main levée, avec des soldats présents autour et dans l’hémicycle. C’est un coup d’Etat. Il a deux têtes : le Premier ministre et ministre de la défense, le général Lon Nol, réputé pour la férocité avec laquelle il a réprimé les jacqueries paysannes et le Prince Sisowath Sirik Matak que les Français n’ont pas choisi pour monter sur le trône en 1941 et qui est un partisan résolu de l’alliance avec les USA. Le nouveau pouvoir demande l’aide des USA et des leurs alliés dans la région (Australie, Thaïlande, Sud-Vietnam) pour combattre les communistes vietnamiens. Des pogroms, organisés par l’armée et la CIA, se traduisent par le massacre de centaines, voire de milliers de civils vietnamiens. Quelques mois plus tard, la république est proclamée.

De son côté, depuis Pékin, Sihanouk lance un appel à la résistance. Il demande l’aide de la Chine, du Nord-Vietnam, des communistes du Sud-Vietnam (le Vietcong). Il crée le Front d’Union Nationale du Kampuchea (FUNK) et préside un Gouvernement royal d’union nationale du Cambodge (GRUNC). Dans ces deux structures, il fait entrer des cadres supérieurs du PCK. La répression sanglante infligée aux populations qui protestent contre le renversement de Sihanouk incite, très rapidement, un grand nombre de gens à rejoindre le FUNK où on retrouve des Sihanoukistes, des patriotes hostiles à l’ingérence américaine et le PCK. Le pays plonge dans la guerre.

La guerre 1970-1975 qui verra la défaite de la République khmère et de ses alliés américains fut une guerre idéologique, mais aussi une guerre civile. Elle fut d’une violence inouïe. Bombardements massifs de l’aviation américaine, populations civiles ciblées, horreurs en tous genres attisées par des superstitions diverses, trahisons, corruption, déportations de populations, exécutions sommaires. Dans les zones dites libérées par les communistes vietnamiens, les communistes cambodgiens, ridiculement faibles au départ, vont se renforcer au point de prendre peu à peu le contrôle du FUNK sur le terrain. Au nom de Norodom Sihanouk. Ils vont pratiquer la terreur qui sera celle de leur régime à partir de 1975. Dans le reste du pays, les populations civiles sont livrées à une soldatesque sans merci.  Lorsque le Vietnam du Nord retire l’essentiel de son corps expéditionnaire du Cambodge, suite à la signature des accords de 1973, le PCK est en capacité de contrôler plus de 80% du territoire national et de lancer les offensives qui le conduisent à Phnom Penh le 17 avril 1975. Pol Pot et ses prennent le pouvoir.

La guerre a fait 800.000 morts sur une population de 8 millions d’habitants. Les infrastructures du pays sont totalement détruites.

Norodom Sihanouk a effectué, en 1973, une visite dans les zones dites libérées. Il a compris l’emprise des communistes sur le FUNK. Il est informé des actes de barbarie déjà perpétrés dans ces zones, surtout à partir de mai 1973. Il accepte néanmoins par patriotisme de devenir le Chef de l’Etat du nouveau régime baptisé Kampuchea démocratique. Fin mars 1976, ayant constaté la nocivité de ce régime et  son impuissance personnelle à modifier le cours des choses, il démissionne. En avril, il est placé en résidence surveillée. Pendant ces années de terreur, plusieurs membres de la famille royale ne seront pas épargnés, y compris des enfants de Sihanouk.

Ceux qui sont entrés dans l’Histoire sous le nom de Khmers rouges appartiennent à un courant du PCK qui se caractérise par un nationalisme irrédentiste, un racisme à l’égard de tout ce qui menace « la pureté de la race khmère », un collectivisme agraire absolu. La plupart ont appartenu à la deuxième génération d’étudiants cambodgiens envoyés en France à l’époque des grands procès staliniens de Varsovie, de Prague et de Bucarest que le PCF soutenait sans réserve. Leur ennemi principal, c’est le Vietnam « avaleur de terres », pratiquant un communisme tiède, et ses alliés au sein du PCK. Ils ont le soutien de la Chine.

En 1978, lassé de subir depuis plus de trois ans les attaques de plus en plus meurtrières des Khmers rouges, le Vietnam puise parmi les dizaines de milliers de Cambodgiens qui ont fui le régime de Pol Pot et se sont réfugiés sur son sol pour constituer une opposition politique et militaire à ce régime. En décembre 1978, 200.000 soldats vietnamiens et 40.000 soldats cambodgiens entrent au Cambodge. Ils mettent fin, le 7 janvier 1979, au régime des Khmers rouges et libèrent la totalité du pays en quelques mois.

Norodom Sihanouk, que les Chinois ont exfiltré de Phnom Penh juste avant l’arrivée des libérateurs, accepte, « par patriotisme », d’aller à l’ défendre la cause du régime de Pol Pot. Et ensuite, après que la France de Giscard d’Estaing lui ait refusé l’asile politique, il retourne à Pékin où on va le presser de se réconcilier avec Pol Pot.

Le Vietnam a rejoint le camp soviétique après le refus, en 1978, des USA de Jimmy Carter de normaliser les relations entre les deux pays. Ce n’est donc pas, en 1979, un « bon » libérateur. Il est condamné pour ce renversement violent d’un régime par un pays voisin, au nom de principes sur lesquels on a fermé les yeux dans de nombreux autres cas. Une coalition sino-occidentale décide de frapper le Cambodge d’embargo. Le seul représentant légitime du peuple cambodgien à l’ONU est l’ambassadeur Khmer rouge. Aucune proposition n’est faite pour empêcher le retour des Khmers rouges au pouvoir alors que le monde découvre l’ampleur des crimes d’un régime responsable de la mort de 2.200.000 personnes au moins.

Dans le plus grand secret, au nom de la lutte contre l’expansionnisme soviétique, Chinois et Occidentaux reconstituent l’armée de Pol Pot dans des bases militaires en Thaïlande. Ils pressent Sihanouk et un mouvement politique héritier de la République khmère de s’allier avec les Khmers rouges pour combattre le régime mis en place à Phnom Penh. Ce qui se traduit, en 1982, par la création du Gouvernement de Coalition du Kampuchea Démocratique (GCKD) qui détient le siège à l’ONU avec le même ambassadeur Khmer rouge. Ce GCKD est présidé par Norodom Sihanouk.

Nombreux seront les Cambodgiens et les amis du peuple cambodgien à ne pas comprendre cette seconde alliance de Norodom Sihanouk avec les Khmers rouges, malgré le génocide et les crimes contre l’humanité. C’est à partir de ce moment-là que nombreux seront ceux qui diront qu’il est « prêt à s’allier avec le diable pour reprendre le pouvoir ».

De 1979 à 1991, la situation du Cambodge sera bloquée, aucune solution ne pouvant résulter du sort des armes. Il faudra le rapprochement progressif, hésitant, fait d’avancées et de reculs, entre Norodom Sihanouk et le chef du gouvernement de Phnom Penh, Hun Sen, pour aboutir, après un échec en août 1989 et après le retrait des troupes vietnamiennes en septembre de la même année, à la signature des accords de paix de 1991 et à l’opération des Nations unies de 1992-1993. Si elle n’apporte pas la paix, cette opération permet au moins l’introduction du pluralisme, l’élection d’une assemblée constituante et la mise en place d’institutions nouvelles.

Le choix d’une monarchie constitutionnelle étant celui des principaux protagonistes, Norodom Sihanouk remonte sur le trône, mais cette fois avec une loi fondamentale qui affirme que « le roi règne et ne gouverne pas » et que « tous les pouvoirs émanent du peuple ». C’est une surprise. A de multiples reprises, Sihanouk avait déclaré vouloir un régime semi-présidentiel sur le modèle de la Ve République française.

Pendant la période d’instabilité qui suit la mise en place des nouvelles institutions, après avoir vainement tenté de réintégrer les Khmers rouges dans le jeu politique, Norodom Sihanouk va jouer un rôle décisif de conciliateur, principalement après les élections de 1998.  Mais une fois la stabilité politique établie, une fois la pacification du pays réalisée, son rôle va se limiter à celui d’une autorité morale active essentiellement sur le plan humanitaire.

Soucieux de préserver la monarchie, en 2004, il décide d’abdiquer une fois qu’il est assuré du choix du conseil du trône en faveur de l’avant-dernier de ses enfants, le Prince Sihamoni.

Je l’ai régulièrement rencontré entre 1988, où je fus invité à un congrès de son parti, le FUNCINPEC, à Paris et 1993, à la veille de son départ pour Pékin où il devait subir sa première intervention chirurgicale. Nous nous sommes revus ensuite à deux reprises, puis, ne partageant pas mes analyses de la situation cambodgienne, il a refusé de me recevoir.

J’ai vécu quelques-uns des moments historiques où il était un des acteurs principaux. Le 23 octobre 1991, lors de la signature des accords de paix, le 14 novembre qui a suivi, lors de son retour à Phnom Penh aux côtés du Premier ministre Hun Sen, le discours qu’il a prononcé le lendemain au peuple rassemblé pour parler de toutes les années depuis le coup d’Etat de 1970, lors de réunions du Conseil National Suprême qu’il présidait, lors de conférences de presse, lors d’audiences privées au palais Kemarin.

C’était un personnage hors du commun. Charmeur, bon vivant, déroutant, très attaché au protocole et aux titres, vindicatif, mais capable de revirements à 180°. Drôle parfois, il se plaisait, à un stade avancé de la soirée, à jouer du saxophone pour ses invités. Je l’ai entendu interpréter  « Stranger in the night ». Il avait une admiration sans borne pour le général de Gaulle. Il aimait la France, la culture française, les bons vins, le foie gras. Il était extrêmement sensible au charme féminin. Il aimait le cinéma. Surtout ses propres films. Il aimait son pays, sans nul doute. Il aimait surtout que « son » peuple l’aime.

Mais plus rien ne comptait une fois que sa personne et son pouvoir étaient en cause. Pas même les trois millions de morts des années 1970-1979. Il avait un égo sur-dimensionné.

Il aurait pu, dans les années cinquante, consolider la démocratie naissante. Il l’a détruite. Et, telle qu’elle fonctionnait alors, avec le Parti démocrate, elle n’a pas encore été rétablie. Il ne fut fondateur que dans son souci de perpétuer la monarchie.

Ses responsabilités sont très grandes dans la tragédie de son pays. Cela ne fait aucun doute. Mais, malgré ses fautes, je me suis souvent interrogé sur ce qu’il devait ressentir en voyant son pays ramené à l’âge de pierre. Mais s’en est-il seulement rendu compte ?

Raoul Marc JENNAR

Docteur en études khmères

15 octobre 2012

Source son blog (fermé depuis) : Raoul Marc Jennar

Cartes d’Asie dont Asie du Sud-Est

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4 cartes Pour s’orienter dans les pays dont il est question sur ce site c’est à dire cartes d’Asie, et cartes d’Asie du Sud Est

Je vous propose quelques cartes des pays dont il y est question. Il est en effet impératif de situer chaque pays dans l’environnement de l’ensemble des pays qui l’entoure ; voir toujours la planète avec la France au son centre (comme il est montré dans les atlas scolaires par exemple) est faux : chaque pays de la planète se situe lui-même plus ou moins au centre du monde : le sien ! Par exemple comment on voit la planète quand on met l’Asie au centre.

Cartes d’Asie

Carte d'Asie
Carte de l’Asie

Carte de l’Asie au Centre du monde

si on met le Vietnam au centre du monde

Carte le Vietnam au centre du monde
Carte le Vietnam au centre du monde
Carte Asie du Sud Est
Carte Asie du Sud Est ou ASE

Carte de Bali et des iles adjacentes

Carte de Bali