A Hong Kong, l’opposition sacrifiée sur l’autel de la sécurité nationale

Hong Kong : opposition sacrifiée sur l’autel de la sécurité nationale

Depuis que la loi sur la sécurité nationale a été « imposée » par Pékin à la région administrative spéciale (RAS) de Hong Kong le 30 juin dernier, la vie politique de l’ancienne colonie britannique va de mal en pis. Lundi, des centaines de militants pro-démocratie se sont rassemblés aux abords d’un tribunal du territoire, scandant des slogans en soutien à 47 figures du camp pro-démocratie inculpées la veille pour « subversion ».

Beaucoup voient dans la mise en place d’un régime d’exception qui contourne les institutions ordinaires un enterrement pur et simple de cet isolat incongru de libertés publiques en terres presque communistes, avec presque trois décennies d’avance sur la date butoir de la formule « un pays, deux systèmes » en 2047.

Les heurs et malheurs de l’actualité des derniers mois semblent d’ailleurs leur donner raison, car sous prétexte de punir les crimes de sécession, subversion, terrorisme et collusion avec des forces étrangères, et donc de restaurer l’ordre après le tumulte parfois violent des manifestations monstres contre le gouvernement local en 2019, la nouvelle loi semble surtout servir à faire taire les voix dissonantes et en particulier celles qui contestent la légitimité et la capacité des autorités locales à incarner les aspirations démocratiques d’une large majorité des Hongkongais.

Élus privés de siège… et d’avenir ?

Début novembre 2020, la plupart des députés que l’on qualifie de pro-démocrates, ensemble hétérogène rassemblant tous ceux faisant passer l’idéal démocratique avant toute autre considération, ont renoncé à leur mandat pour protester contre les interdictions de siéger visant certains d’entre eux. Alors qu’en juillet quatre députés avaient été interdits de se représenter aux élections devant avoir lieu le 6 septembre sur la seule base d’un avis négatif rendu par un fonctionnaire local, le 11 novembre, Pékin statua qu’en vertu de la nouvelle loi de sécurité nationale, cette « disqualification » pour manque de sincérité dans leur allégeance aux autorités centrales avait valeur d’infraction – véritable crime de lèse-souveraineté – et qu’ils devaient donc être démis de leurs fonctions.

Cette décision sembla d’autant plus inacceptable aux pro-démocrates que les élections avaient été entre-temps repoussées d’un an pour cause de pandémie et que cette injonction venue du nord constituait une atteinte supplémentaire au « haut degré d’autonomie » dont la RAS était censée bénéficier. Avec cette démission en masse et solidaire de 15 députés pro-démocrates, en plus des quatre disqualifiés, Hong Kong se retrouve donc dans une situation inédite depuis 1997, l’année de la rétrocession, puisque seuls deux députés « indépendants », Cheng Chung-tai, du groupe localiste Civic Passion, et Pierre Chan, représentant des médecins, continuent de faire entendre la faible voix de l’opposition au sein du Conseil législatif, l’assemblée locale.

Mais ce qui a surtout marqué les esprits, c’est d’abord l’arrestation le 6 janvier dernier de 53 politiciens et activistes, dont 16 anciens députés et 24 élus des districts locaux, tous pro-démocrates, par le bureau pour la sécurité nationale de la police hongkongaise, fraîchement mis en place et disposant d’amples prérogatives pour donner du muscle au dispositif. Puis l’inculpation dimanche 28 février de 47 personnalités pro-démocratie, d’anciens députés comme Claudia Mo, des universitaires comme Benny Tai, des avocats, des travailleurs sociaux et nombre de militants plus jeunes comme Joshua Wong, déjà détenus dans une autre affaire.

près dun tribunal de hong kong le 1er mars 202 une manifestation de soutien aux figures du camp pro démocratie inculpées pour subversion . © anthony wallaceafp
près d’un tribunal de Hong Kong le 1er mars 202 une manifestation de soutien aux figures du camp pro démocratie inculpées pour subversion . © Anthony Wallace-afp

Tous sont soupçonnés d’avoir enfreint la nouvelle loi et, en particulier, fait acte de subversion pour avoir organisé et participé à des élections primaires au sein du camp démocrate en juillet dernier.

Pour les autorités et la police, la tenue de telles primaires en amont des législatives constitue ce qu’ils qualifient de « stratagème diabolique » (evil plan), puisque les pouvoirs publics estiment que sous couvert d’une aspiration à obtenir une majorité au Conseil législatif – la stratégie dite « 35 plus », l’assemblée comptant au total et en temps normal 70 sièges –, les démocrates ourdissaient en réalité un plan bien établi en plusieurs étapes visant à « interférer, perturber et saper le fonctionnement du gouvernement de Hong Kong » en se donnant les moyens de s’opposer aux budgets réclamés par celui-ci et pour précipiter la démission de la cheffe de l’exécutif nommée par Pékin, Carrie Lam, mise dans l’impossibilité de gouverner.

Ce scénario existe bien, puisqu’il a été formulé en avril 2020 dans les colonnes de l’Apple Daily sous le titre provocateur de « 10 étapes vers la vraie destruction mutuelle » par Benny Tai, à l’époque toujours professeur de droit à l’université de Hong Kong et bête noire du gouvernement condamné à 16 mois de prison pour avoir co-inspiré le mouvement « Occupy Central with Love and Peace » de 2014.

Élections : raz de marée pro-démocrate

Mais le pamphlet se veut avant tout un instrument de mobilisation de la nébuleuse pro-démocrate dans un contexte de distanciation sociale imposé par la pandémie sévissant depuis quatre mois, et alors même que Hong Kong sort tout juste de vastes mouvements contestataires qui se sont soldés, presque concomitamment, par une impasse de l’option de la violence sur les campus universitaires avec la fin du siège de l’Université polytechnique, le 29 novembre, et un raz de marée pro-démocrate aux élections de districts : le 24 novembre les démocrates se sont emparés de 17 conseils de district sur 18, avec plus de 85 % des sièges pour 57 % des voix, ce alors même que la participation a atteint un niveau record de 71 %.

La perspective de Benny Tai, qui va inspirer la « stratégie 35 plus », sonne ainsi comme un cri de ralliement pour canaliser les énergies de 2019 et se veut une mise en garde adressée au gouvernement si d’aventure la voie du compromis n’était pas choisie. Les « 10 étapes », qui incluent une dissolution du Conseil législatif après un premier blocage sur le budget et une nouvelle victoire du camp démocrate lors d’un second scrutin, sont ainsi loin d’être probables, voire simplement réalistes, mais la seule possibilité d’un tel coup d’éclat institutionnel et légal est prise au pied de la lettre par le gouvernement, d’autant que les primaires, en dépit de tracasseries policières, ont recueilli le suffrage de plus de 600 000 hongkongais, largement grâce au dispositif de vote en ligne.

Dès juillet, Carrie Lam avait prévenu que « les soi-disant primaires […] pourraient tomber sous le coup de la subversion d’État », mais ce qui était alors perçu comme une tentative d’intimidation s’est, en janvier 2021, transformé en logique implacable, dans laquelle le contournement institutionnel devient, aux yeux du gouvernement, dévoiement de la légalité et la mauvaise foi tactique se mue en intention criminelle.

À quelques exceptions près, tels le membre du Conseil exécutif Ronny Tong ou le député du Parti libéral Michael Tien, cette interprétation ô combien restrictive et complotiste se voit dès lors relayée par l’ensemble de la classe politique pro-Pékin : de la Fédération des syndicats de Hong Kong (FTU), en passant par l’Alliance démocratique pour l’amélioration et le progrès de Hong Kong (DAB) ou le Nouveau Parti du peuple, la caractérisation de subversion d’État ne fait aucun doute… et ce alors même que toutes les personnes arrêtées le 6 janvier, sauf une, ont été libérées sous caution dès le lendemain et qu’aucune d’entre elles n’a été inculpée avant le 28 février.

Exclusion systématique et réconciliation impossible

Début février, le grand patron de la police Chris Tang a annoncé que la préservation de la sécurité nationale constituerait sa priorité absolue pour l’année à venir. Il en a profité pour donner quelques données statistiques sur ce qui a déjà été accompli : depuis sa mise en place, le 3 juillet, soit seulement trois jours après que la loi est entrée en vigueur, le bureau de la police pour la sécurité nationale a procédé à 97 arrestations, dont les 53 du 6 janvier.

Sur l’ensemble, seuls huit suspects ont pour le moment été inculpés, dont Tong Ying-kit, ce jeune homme de 23 ans arrêté pour subversion le lendemain de l’entrée en vigueur de la loi pour avoir fondu sur un groupe de policiers avec sa moto alors qu’il arborait un drapeau pro-indépendance – son procès devrait se tenir dans les prochains jours sans jury – et bien sûr le grand magnat de la presse Jimmy Lai, arrêté une première fois début août pour collusion avec des forces étrangères, puis relâché sous caution sans être inculpé, puis à nouveau arrêté pour fraude début décembre, avant que son arrestation ne retombe à nouveau sous le coup de la sécurité nationale, encore pour collusion, mais cette fois en étant inculpé parce qu’il avait accordé des entretiens à la presse étrangère.

Comme l’indique le professeur de droit de l’université de Hong Kong Joannes Chan, pour qu’il y ait « collusion » il faut qu’il y ait deux parties et que celles-ci coopèrent activement : « Si accorder un entretien constitue une forme de collusion, alors il est clair qu’on ne peut plus rien dire. » Jimmy Lai, comme le prévoit l’article 42 de la loi sur la sécurité nationale et en dépit de possibles appels, s’est vu refuser sa mise en liberté sous caution et ne comparaîtra devant la justice que le 16 avril prochain.

Arrestations et condamnations moindres

En comparaison avec les 10 200 arrestations « ordinaires » – dont 40 % d’étudiants – liées aux manifestations contre la loi sur l’extradition de juin 2019 à décembre 2020, qui se sont traduites par 940 poursuites judiciaires et plus de 190 personnes condamnées à des peines de prison – dont les grandes figures du mouvement que sont Joshua Wong, Agnes Chow et Ivan Lam, condamnés en vertu de l’Ordonnance sur l’ordre public le 2 décembre à des peines allant de 7 à 13 mois et demi de prison pour « incitation et organisation d’une manifestation non-autorisée » –, les chiffres des arrestations sous le coup de la sécurité nationale sont à l’évidence plus modestes.

Mais le ciblage inquiète, puisque l’interprétation très élastique de la nouvelle loi et l’acception toujours plus stricte des dispositions légales relatives à l’ordre public ont décimé les élites politiques du camp démocrate – les députés, en passant par les élus des conseils de district jusqu’aux activistes des diverses composantes du mouvement social –, coupant ainsi le gouvernement de toute possibilité de dialogue avec des représentants de la partie adverse.

S’il est impossible aujourd’hui d’établir qui de la pandémie ou de la loi sur la sécurité nationale ont favorisé un retour au calme à Hong Kong, il est en revanche patent que ni l’une ni l’autre n’ont permis de restaurer la confiance entre les Hongkongais et ceux qui les dirigent. Ainsi, au lendemain du traditionnel discours de politique générale que fait la cheffe de l’exécutif de Hong Kong devant le Conseil législatif en novembre, le Hong Kong Public Opinion Research Institute relevait dans une enquête d’opinion spécifique qu’avec 64 % d’insatisfaits pour seulement 19 % de satisfaits, la cheffe de l’exécutif enregistrait « la pire [performance] depuis le début de tels sondages en 1997 ».

Une autre enquête, publiée cette fois par l’Université chinoise de Hong Kong fin décembre, indiquait que la confiance dans le gouvernement ne s’était que très marginalement améliorée (18,9 % contre 54,6 % toujours dans la défiance), tout comme la confiance dans les autorités pékinoises, laquelle après avoir connu un « haut » relatif en mars 2020 (18,4 %), était redescendue à 15,4 % en décembre, contre 57 % de personnes défiantes. Difficile dès lors d’argumenter que la mise en place de la loi sur la sécurité nationale a rassuré la population et l’a réconciliée avec ses dirigeants.

Au Conseil législatif, les députés pro-Pékin continuent de siéger, mais sans la présence de leurs confrères de l’opposition, l’assemblée en est réduite à un rôle de simple figuration, voire de pure obsolescence. Lors du discours de politique générale de Carrie Lam, la presse dans son ensemble n’a pas manqué de relever les assoupissements et autres distractions en ligne de ceux qui incarnent maintenant une « opposition loyale », ou comme le résume une ancienne députée démocrate dans le Oriental Daily, un journal pourtant pro-gouvernement, « les petits grondeurs mais grands partisans ».

D’un côté, les députés pro-Pékin ne prennent même plus la peine de venir en commissions techniques, comme l’a révélé le site d’information pro-Pékin HK01, ou se font prendre à participer à certaines de ces réunions par Zoom alors qu’ils sont en train de conduire, et de l’autre ils acquiescent unanimement à la motion d’approbation du discours de politique générale.

Pire encore, ce sont les ministres du gouvernement qui doivent tempérer leur affichage toujours plus sécuritaire, comme quand la très impopulaire secrétaire à la justice Teresa Cheng se trouve acculée à rappeler que toute réforme du système judiciaire, et en particulier du système de révision des peines, ne se fera que sur proposition des juges eux-mêmes.

La création d’un nouveau parti pro-Pékin, le Bauhinia Party, révélée par le South China Morning Post début décembre et portée par des financiers pour la plupart nés sur le continent et résolument proches des autorités centrales, est d’ailleurs interprétée par les démocrates eux-mêmes comme un signe de mécontentement venu du nord à l’égard des traditionnels soutiens de Pékin à Hong Kong.

Si l’accueil semble d’ailleurs circonspect du côté des pro-Pékin, notamment parce le Bauhinia Party a l’ambition de recruter 250 000 membres alors que le plus important des partis pro-Pékin, le DAB, n’en compte que 40 000, ce nouvel acteur, qui ne lancera véritablement sa plateforme politique qu’après le Nouvel An lunaire, a en revanche déjà annoncé qu’il entendait bien « faire de la politique », en proposant notamment une réforme des institutions allant vers un système bicaméral, dans lequel la stabilité serait garantie par une nouvelle chambre haute et la souveraineté populaire s’incarnerait plus pleinement dans une chambre basse largement transformée.

Loi sur la sécurité nationale liberticide

Depuis l’été, pas une semaine ne s’est écoulée sans que la loi sur la sécurité nationale ne trouve une nouvelle incarnation liberticide. Les arrestations, essentiellement sous couvert de subversion ou de collusion avec des forces étrangères, ont permis de faire taire tout ce que le gouvernement comptait d’opposants, sans que pour le moment les enquêtes préliminaires et rares inculpations n’aient véritablement été menées à leur terme puisque l’on est toujours en attente d’un premier jugement.

Comme le rappelle le professeur de droit Surya Deva de la City University of Hong Kong, « peu importe au final que les poursuites judiciaires échouent, puisque ce qui compte, c’est d’envoyer le message que personne n’est à l’abri d’une loi dont les lignes rouges ne sont à dessein que vaguement définies ». Le contexte sécuritaire s’est ainsi durci dans tous les domaines, et l’on ne compte plus les mesures qui visent à circonscrire le travail des médias, limiter le travail des élus locaux, mettre au pas le système éducatif et amoindrir la neutralité de la justice.

Pourtant, le mécontentement populaire demeure et avec la fin probable des mesures de distanciation sociale liées à la pandémie, l’on peine à imaginer que l’ensemble de la population hongkongaise retrouve la voie de l’apaisement sans qu’un dialogue s’établisse avec ceux qui représent(ai)ent plus de la moitié de l’électorat. La logique sécuritaire, laquelle in fine ne cherche qu’à débusquer des ennemis, réels ou fantasmés, intérieurs et extérieurs, est condamnée à l’intransigeance et au durcissement, mais peut-elle vraiment triompher quand la communauté citoyenne est à ce point divisée ? Et quid des grandes figures du combat pour la démocratie : sont-elles irrémédiablement condamnées à vivre dans une prison à ciel plus ou moins ouvert, au martyre ou à l’exil ?

source : Mediapart

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